François Schreuer

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1er juin 2001
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Pour un mouvement étudiant politique et indépendant

Droit de réponse (non publié) à l’hebdomadaire « Solidaire »

Mis personnellement en cause dans les articles de L. VERVAET paru dans les numéros de « Solidaire » des 23 et 30 mai derniers respectivement intitulés « Une histoire d’amour propre blessé et d’antifascisme mal compris » et « A propos de la démocratie et de l’indépendance politique », nous désirons faire usage de notre droit de réponse pour clarifier certaines choses.

Ces deux articles sont d’abord, selon nous, l’expression affective et non structurée d’un échec électoral relatif dont nous sommes effectivement responsables : c’est sans compromissions avec le Mouvement Marxiste Léniniste que la liste Don Quichotte, dont nous faisons partie, a mené sa campagne aux élections étudiantes de l’UCL (AGL). Il s’agit donc de répondre de manière rationnelle à un discours qui ne l’est pas, parce qu’il n’est pour nous pas question ici de rentrer dans un débat stérile. Nous ne nous laisserons pas enfermer dans la manière dont M. VERVAET tente de le poser. C’est sur le fond que nous voulons développer notre argumentation ; sans passer à côté des questions véritables, c’est-à-dire des raisons de notre opposition au MML ainsi que des conceptions différentes que nous avons du mouvement étudiant.

Si nous sommes politiquement opposés au Parti du Travail de Belgique, à certaines de ses idées et surtout à ses méthodes, c’est en raison de l’obédience stalinienne — et donc totalitaire, à notre sens |1| — du PTB et non en fonction de son — discutable — caractère communiste. Par rapport à ses méthodes, nous souhaiterions soulever trois éléments qui lui sont caractéristiques et qui nous choquent particulièrement : la simplification outrancière du discours, la manipulation de l’information et la récupération des mouvements sociaux. C’est dans le cadre de ce triptyque que nous répondrons aux attaques faites contre nous. C’est dans ce cadre également que nous expliquerons les divergences que nous avons vis-à-vis du MML.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, insistons donc sur le fait que nous ne nous considérons pas comme des « anti-communistes ». Nous sommes ouverts au dialogue (en témoignent l’interview accordée à « Solidaire », l’intérêt que nous avons manifesté pour les initiatives positives des conseillers MML à l’AGL ou ce présent droit de réponse, essentiellement rédigé par respect pour les lecteurs de « Solidaire »). Nous sommes aussi ouverts aux apports que peuvent représenter les idées mises en avant par les expériences socialistes — mais de façon critique — et nous reconnaissons — évidemment — l’importance de l’œuvre de Marx dans la compréhension de la société actuelle tout comme la pertinence de la lutte des classes en tant qu’une grille d’analyse de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Manipulation de l’information

Dans sa pratique, le MML franchit allègrement les limites de l’honnêteté intellectuelle. Que ce soit dans le fameux ‘sondage’ à Louvain-la-Neuve, dont tant la rigueur scientifique que le contenu (« êtes-vous pour un enseignement de qualité ? ») ou la représentativité qu’il donnerait au MML prêtent le flanc à une sérieuse critique ou que ce soit dans le manque flagrant de déontologie journalistique qui a présidé à la rédaction de l’article ici incriminé. Le MML manipule l’information et vise délibérément à la désinformation du public. L’auteur de l’article ne confronte pas ses sources et n’a jamais contacté les personnes qu’il attaque pourtant de façon violente. Il déforme des faits isolés (le voyage que John PITSEYS a fait à Cuba prenant, par la magie des mots, les accents d’une adhésion au castrisme), abuse des citations partielles, et ment par omission.

Pour détailler le contenu des articles, nous y relevons des propos faux : nous ne nous opposons pas à la diffusion des idées du PTB, comme il est dit, mais nous y sommes opposés politiquement. Ce qui est (fondamentalement) différent. Nous ne considérons pas non plus qu’il est « normal de vérifier pendant [nos] réunions si les candidats de la liste électorale du MML ‘sont bien conscients de ce que représente la liste sur laquelle ils sont candidats’ ». Nous avons écrit que la question ayant été posée, nous en avions discuté et que c’était ce fait qui était normal. Nous ajoutions de surcroît que la conclusion du débat avait été de ne pas donner suite à la question. Nous y relevons aussi des affirmations discutables non étayées bien que considérées par l’auteur comme irréfutables : « La FEF et son président ont été critiquée par de nombreux étudiants, jugeant qu’ils ne prenaient pas au sérieux la mobilisation contre ce plan européen » est-il dit. Il faudrait étayer ce propos et le confronter aux prises de positions de la FEF |2| et à son engagement dans le rassemblement du 7 mars et dans la manifestation du 27 mars qu’elle a organisé. « Deux camarades ont démissionné, sous la pression anticommuniste » est-il encore dit. La vérité est qu’ils ont simplement compris où ils se trouvaient.

Simplification du discours et recours à l’argument d’autorité

L’attitude du MML vis-à-vis du processus de Bologne est le meilleur exemple de sa propension à détourner le discours. L’article du 23 mai décrit le processus de Bologne comme « ce plan européen modelant l’unif aux besoins du patronat ». Cette formulation est formellement fausse et simplifie outrageusement la question. Si le contexte politique européen tend effectivement à une privatisation de l’enseignement, et si Bologne soulève d’importantes inquiétudes dans ce cadre, on ne peut faire de la-dite déclaration l’instrument direct de cette privatisation (il suffit d’en lire le texte). La réalité est autrement plus complexe, et sa critique exige une rigueur dont M. VERVAET n’hésite pas à se départir. Concédons-lui pourtant que la réduction est facile à faire ; elle donne des slogans et personnalise un ennemi aux contours toujours flous… A toutes fins utiles et pour rectifier la façon dont la position de la FEF a été rapportée, rappelons malgré tout que la FEF, déjà à l’époque, défendait « l’émergence d’une véritable concertation sociale au niveau des institutions de l’Union Européenne, garantie essentielle pour un fonctionnement démocratique et ferment de la création d’une Europe sociale, culturelle et citoyenne » |3| et dénonçait « la privatisation de l’enseignement [qui], en principe étrangère à la déclaration de la Sorbonne et de Bologne, se profile à notre avis derrière cette réforme et dans le contexte politique (notamment dans les productions de la Commission européenne ou de l’AGCS) » |4| ainsi que « les risques de privatisation de l’enseignement […], la segmentation des contenus et leur formatage selon les seuls besoins du marché du travail […], le transfert de coût jusqu’ici assumés par le privé vers le secteur public […] et la privatisation des bénéfices [de la recherche] » |5|. La position de fond est dépourvue d’ambiguïtés. Dans ces conditions, les critiques qui nous sont faites quant à la position que nous défendons sur la question nous paraissent non-fondées.

Récupération des mouvements sociaux

Dernier élément du triptyque, nous estimons que le MML, comme le PTB, utilise de manière perverse les luttes sociales et les récupère à des fins électoralistes et de propagande. De manière basique, nous nous opposons à l’utilitarisation du mouvement étudiant à des fins partisanes. Nous estimons qu’une liste électorale étudiante soutenue par un parti politique témoigne de la volonté de celui-ci de récupérer un mouvement social dont l’indépendance vis-à-vis du politique nous paraît plus que nécessaire. C’est pour cette raison que nous sommes opposés à ce que le PTB, comme tout autre parti politique, soit présent en tant que tel aux manifestations étudiantes.

A un niveau supérieur, nous l’avons déjà dit, nous faisons de cette conception une position politique. C’est pour cette raison que nous nous opposons à la présence du MML dans l’exécutif de l’Assemblée Générale des Etudiants de Louvain (et ce, sur une base totalement démocratique, faut-il le rappeler : il n’est nulle part prescrit qu’un exécutif se doit d’être composée de manière proportionnelle |6|). C’est notamment pour cette raison que nous n’avons jamais proposé et ne proposerons jamais au MML de faire liste commune, contrairement à ce qui est affirmé dans le premier article.

Vous avez dit « démocratie » ?

Dès lors, et sans entrer dans un discours à quat’sous sur la démocratie (d’autres lieux sont faits pour ça et ce n’est pas l’objet de ce droit de réponse), disons simplement que l’essence du mouvement étudiant tient dans le paradigme suivant : le vrai débat, qui est l’essence de la démocratie, repose sur la politisation des acteurs mais aussi, dans un cadre extra-institutionnel, sur leur indépendance vis-à-vis de ceux qui occupent le champ institutionnel politique |7|. Il ne s’agit donc certainement pas de tomber dans l’apolitisme, mais bien de revendiquer ce caractère éminemment politique des luttes étudiantes. Nous serons certainement d’accord avec le MML pour dire que l’engagement procède d’un projet de société, conception systémique qui cadre nécessairement toute action cohérente. C’est sous ce sens que nous entendons « politisation ». Cette analyse politique qui précède et accompagne le mouvement étudiant, et qui, de manière personnelle, s’enracine dans un contexte et dans des valeurs qui se rattachent évidemment aux différents courants de pensée qui traversent le champ sociétal, n’est, une fois qu’elle prend dimension collective — et c’est là qu’est l’os — en aucune manière directement à amalgamer aux stratégies partisanes pas plus qu’aux visées personnelles ou électorales des personnes et formations qui se réclament de ces mêmes valeurs. S’esbaudiront qui voudront sur notre angélisme ; mais ceux qui refuseront de faire cette distinction fondamentale, qui tient beaucoup de la déontologie et du pluralisme, s’engageront sur la pente savonneuse d’une critique pure de l’engagement téléologique non doctrinal, qu’ils voudront écraser entre poieo (agir qui n’a d’autre finalité que la réalisation de lui-même) et dogmatisme. Le poujadisme n’est pas loin.

Quant à poser le débat de manière manichéenne entre d’une part les détenteurs de la seule vérité digne d’être dite et d’autre part les représentants de l’ennemi à abattre et se poser, toujours selon cette même perception de la réalité, tantôt en victime, tantôt en seule force de résistance par rapport au Mal incarné, comment dire ?… cela ne favorise pas le débat. Nous ne faisons ici que paraphraser Bernard DE BACKER |8| qui disait du PTB que « le combat politique [y] est plus vécu comme une guerre contre des ennemis que comme une lutte contre des adversaires » |9|. Evidemment, nous n’avons pas la même définition de la « pensée unique » qui semble être ici toute théorie non-révolutionnaire. Il nous semble que la construction d’une alternative crédible et nouvelle au néolibéralisme (qui est pour nous l’expression actuelle de cette « pensée unique » — tout relatif que soit ce terme) passe au contraire par le pluralisme à gauche |10| (et il s’agit bien sur là de positions personnelles).

Voilà qui met donc pour nous un point final à cette polémique somme toute fort marginale. La seule chose encore à faire doit être de conseiller aux membres du MML de lire Marx (pas Groucho, bien sûr, l’autre) : entre se l’approprier et le comprendre, il y a de la marge.

John PITSEYS, François SCHREUER et Bernard SWARTENBROEKX

|1| Sans doute aussi à celui d’Hanna Arendt. Mais depuis que nous savons qu’elle est aussi « philosophe » et pas seulement « agent de la CIA », selon les termes de M. VERVAET, il nous semble prudent de ne pas nous référer à elle.

|2| Communiqués de presse des 6, 22, 26, 27 mars et 20 mai, disponibles sur http://www.fef.be/presse/communiques/

|3| « Harmonisation européenne : penser global, agir local... aussi pour les mouvements sociaux ! », Communiqué de presse de la FEF, 22 mars 2001.

|4| Ibid.

|5| « Première mobilisation étudiante sur l’harmonisation européenne de l’enseignement supérieur », Communiqué de presse de la FEF, 27 mars 2001.

|6| La conception du rôle législatif qui transparaît quand on parle du « refus d’octroyer quelque mandat que ce soit à un élu MML » est d’ailleurs éclairante : si le mandat de conseiller n’en est plus un…

|7| Il ne s’agit pas seulement de garantir les conditions d’existence d’un contre-pouvoir (cette idée est importante, mais elle s’applique peu à la relation MML-PTB, ce dernier pouvant difficilement être assimilé à un « pouvoir »). Il s’agit aussi de questions d’éthique de l’action étudiante et de conflit d’intérêt. Ceci devrait bien sûr être développé.

|8| DE BACKER, B., « Apocalypse Mao, Adhérer au PTB comme entrer en religion », in Politique n°3, Bruxelles : 1997.

|9| On pourrait aussi parler de la paranoïa érigée en principe d’action, mais bon, tant qu’à prêcher dans le désert, autant laisser la théorie du grand complot se dessécher toute seule.

|10| Nous n’osions pas parler, comme M. VERVAET, de « progressistes » : entre le PRL et le PTB, le concept a tout doucement tendance à se diluer.

http://francois.schreuer.org/articles/20010600_solidaire.html
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